Le président français voudrait transformer le scrutin européen en un combat entre nationalistes et progressistes pour faire éclater la droite européenne. Un pari loin d’être gagné.

 

LE MONDE | 27.08.2018 à 11h30 |Par Cédric Pietralunga et Jean-Baptiste Chastand

 

Officiellement, pas question de parler de « campagne ». Mais dans les faits, cela y ressemble beaucoup. Mardi 28 août, Emmanuel Macron reprend à Copenhague son marathon diplomatique européen – il s’est déjà rendu dans 14 des 28 pays de l’Union depuis le début de son mandat – destiné à préparer les élections européennes du 26 mai 2019. Un scrutin stratégique pour le chef de l’Etat français, dont ce sera le premier véritable test électoral depuis son élection surprise il y a un peu plus d’un an.

 « La rentrée européenne sera active et de combat, reconnaît l’Elysée. En un an, le monde a beaucoup changé. On assiste à une montée du nationalisme, à une crise du multilatéralisme. Il faut être encore plus réactif, encore plus actif. » Après une visite d’Etat de deux jours au Danemark – la première depuis trente-six ans –, le président français se rendra en Finlande le 30 août. Il sera aussi le 6 septembre au Luxembourg, au côté de Xavier Bettel, le premier ministre du Grand-Duché, et de Charles Michel, le premier ministre belge. Il accueillera la chancelière allemande, Angela Merkel, à Paris le lendemain, puis se rendra à Salzbourg (Autriche) le 20 septembre, pour une réunion informelle des chefs d’Etat européens.

 

« MACRON VOUDRAIT FAIRE L’EUROPE EN PLUS PETIT POUR QU’ELLE RESSEMBLE À LA FRANCE EN PLUS GRAND. MAIS LES ALLEMANDS COMPTENT SUR L’UNION À 27, PAS À 19 OU À 12. » YVES BERTONCINI, MOUVEMENT EUROPÉEN

 Objectif de cette tournée : convaincre les partenaires de la France qu’il faut agir, car l’heure est grave. Alors que l’élection de M. Macron avait soulevé un vent d’espoir parmi les europhiles, différents scrutins ont depuis refroidi les ardeurs. En Autriche, en Italie ou en République tchèque, les partis eurosceptiques ont progressé et même accédé au pouvoir. A Rome notamment, la coalition entre La Ligue et le Mouvement 5 étoiles a fait du « bashing » anti-UE un mode de fonctionnement. En Hongrie, Viktor Orban a été réélu largement et l’extrême droite devrait obtenir un score historique aux législatives suédoises, le 9 septembre.

 

Résultat, le président français est de plus en plus seul et la « refondation »de l’Union européenne qu’il appelle de ses vœux, exposée lors d’un discours à la Sorbonne le 26 septembre 2017, est loin d’être une priorité pour le reste des capitales. Même l’Allemagne traîne les pieds. « Paris a sous-estimé ce que pouvait impliquer l’entrée de l’AfD [Alternative pour l’Allemagne, extrême droite] au Bundestag. Ces derniers mois, la thématique migratoire a été très importante en Allemagne et le niveau d’énergie sur l’Europe de Merkel est bien différent de celui de Macron »,estime Almut Möller, du bureau berlinois du Conseil européen des relations internationales. Berlin aurait en plus des prétentions sur la présidence de la Commission européenne, selon la presse allemande, un poste crucial pour les projets européens du président français.

 « Parler à tout le monde »

 

« C’est tout le drame de son début de mandat : Emmanuel Macron n’a pas encore de vrai partenaire fiable pour faire l’Europe, et on ne peut pas faire l’Europe tout seul », s’inquiète Sébastien Maillard, directeur de la fondation Notre Europe. D’autant que son discours de la Sorbonne et sa méthode sont parfois jugés « trop français », y compris par ses alliés. « Macron voudrait faire l’Europe en plus petit pour qu’elle ressemble à la France en plus grand. Mais les Allemands comptent sur l’Union à 27. Pas à 19 ou à 12 »,avance Yves Bertoncini, président de la branche française du Mouvement européen.

 Face à ce scepticisme, le chef de l’Etat entend jouer la carte personnelle et aller à la rencontre de ses homologues, notamment ceux réticents à son projet. « Le président est soucieux de travailler avec tout le monde, y compris les pays avec lesquels nous n’avons pas l’habitude de trouver des compromis », explique-t-on à l’Elysée, où l’on vante un « changement de méthode » par rapport aux quinquennats précédents. « Il n’y a aucun résultat possible si on ne parle pas à tout le monde, si on ne sort pas de notre zone de confort », ajoute-t-on. Dans ce cadre, les réactions des chefs de gouvernement danois et finlandais, plutôt frileux sur la construction européenne, seront intéressantes à observer.

 Lire aussi :   « Le moment n’est pas à une grande réforme de l’UE », selon le premier ministre danois

 Mais le dialogue a ses limites. La véritable stratégie du président français consiste à transformer le scrutin européen en un référendum pour ou contre « l’Europe orbanienne », du nom du premier ministre ultraconservateur hongrois. « Nous allons opposer à l’axe des nationalistes une alliance des progressistes », explique Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement. L’annonce de l’arrivée en Europe de Stephen Bannon, l’ex-conseiller de Donald Trump, pour coaliser les extrêmes droites, ou les discours anti-français très offensifs de Viktor Orban sont d’ailleurs plutôt bien accueillis à l’Elysée. « Plus les europhobes seront dans l’excès, plus nous apparaîtrons comme le pôle de raison », veut croire un stratège du mouvement La République en marche (LRM).

 « Macron va essayer de faire une OPA sur le camp des europhiles et répliquer au niveau européen ce qui lui a permis de gagner au niveau français, analyse M. Bertoncini. Il va cliver sur Orban pour faire éclater le Parti populaire européen (PPE) comme il a fait éclater la droite française. S’il arrive à rallier quelques partis du PPE et quelques sociaux-démocrates, il peut se constituer, sinon le premier groupe du Parlement européen, au moins le groupe du milieu. » La partie risque d’être difficile, car le PPE reste le parti d’Angela Merkel, mais aussi de son allié bavarois, la CSU, qui entretient de bonnes relations avec le premier ministre hongrois.

 Transiger

 Les élections européennes, organisées à un seul tour et au scrutin proportionnel, n’ont rien de comparable à un second tour d’une présidentielle française. Si le parti libéral espagnol Ciudadanos pourrait faire alliance avec La République en marche, cela ne suffira pas à obtenir une majorité au Parlement européen, d’autant que les relations du parti avec le groupe des libéraux, alliés naturels de M. Macron, ne sont toujours pas clarifiées. Il faudra ensuite probablement négocier avec différents groupes et capitales, dont plusieurs ne partagent pas l’idée d’un clivage irrémédiable avec les partis de droite eurosceptiques, voire d’extrême droite. Et donc transiger.

 La question migratoire sera cruciale. Le sujet est le principal moteur de la montée du populisme ces dernières années, et la campagne risque d’être dominée par les provocations de l’extrême droite. Dans une note révélée par L’Express samedi 25 août, la ministre des affaires européennes, Nathalie Loiseau, appelle ainsi à « maîtriser le narratif sur la question migratoire plutôt que le subir ». Face aux provocations et aux chantages du ministre de l’intérieur italien d’extrême droite, Matteo Salvini, elle souhaite par exemple répliquer en démontrant que Rome n’a pas toujours été aussi coopérant qu’il l’affirme avec l’UE sur la question.

 Lire aussi :   La diplomatie de Macron menacée par l’unilatéralisme et la montée des populismes

 Même si les flux migratoires se sont presque taris, avec 73 500 arrivées depuis le début de l’année selon l’agence Frontex, la question des sauvetages de migrants en Méditerranée reste un sujet symbolique fort, comme le montrent les crises déclenchées par M. Salvini à chaque arrivée de bateau, à l’image des 190 migrants du Diciotti ces derniers jours. La France soutient notamment fortement l’idée d’ouvrir des « centres contrôlés » fermés pour accueillir les migrants à leur arrivée en Europe. De là, les demandeurs d’asile seraient répartis au sein des pays volontaires tandis que les autres pourraient être renvoyés. Adoptée lors du Conseil européen fin juin, la solution peine toutefois à se mettre en place faute de pays volontaires, comme Malte ou l’Italie, pour les accueillir.

 Au-delà de l’avenir du continent, l’enjeu des européennes est aussi crucial pour celui d’Emmanuel Macron. Que le parti du chef de l’Etat fasse un mauvais score le 26 mai 2019, et c’est l’existence même du macronisme qui risque d’être remise en cause. « Si on n’arrive pas à gagner les élections intermédiaires, les Français pourront avoir le sentiment que nous ne sommes qu’un accident de l’histoire, c’est très dangereux », s’inquiète un député proche du président.