La rébellion des "technos" européens : Juncker, Draghi et Tusk tapent discrètement mais fermement du poing sur la table avant le Sommet de Bratislava

 

Lors de son discours sur l'état de l'union mercredi 14 septembre, Jean-Claude Juncker a appelé l'Europe à devenir plus sociale et plus protectrice pour faire face à la montée des populismes. Ce mardi, c'était à Donald Tusk d'avertir qu'ignorer les leçons du Brexit serait "fatal" au projet européen. Le même jour, Mario Draghi déclarait qu'il fallait aussi montrer les aspects "redistributifs" de l'Europe, et appelait à ne pas oublier les laissés pour compte de la société.

 

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 Atlantico : Dans quel contexte cette dynamique politique, cette demande de sursaut s'inscrit-elle ? Pourrait-elle selon vous combler un certain vide laissé par les dirigeants politiques nationaux ?

 

Eric Verhaeghe : Il me semble qu'une première question peut se poser: les dirigeants européens ont-ils ou non pris conscience des lacunes "sociales" de l'Europe, non pas au sens propre du terme, mais au sens sociétal? Peu d'Européens ont aujourd'hui le sentiment que la construction communautaire réponde à la promesse initiale: celle d'un projet collectif qui améliore concrètement la vie quotidienne. Au-delà du blabla sur l'Europe source de paix et de prospérité, on voit bien que la zone euro peine à retrouver un sentier de croissance comparable à celui des autres zones économiques dans le monde.

 

L'idée de prendre en compte les préoccupations des populations part donc d'une bonne intuition, même si on peut critiquer l'interprétation qui en est faite par les dirigeants européens. L'idée de la "redistribution" prête en effet à confusion. Il n'est pas sûr que les citoyens européens soient forcément demandeurs de redistribution. Il me semble qu'ils sont surtout demandeurs de plus de liberté d'action et de moins de réglementation. Dans la perspective des dirigeants européens, cette alternative est dangereuse, dans la mesure où elle peut être comprise (à juste titre d'ailleurs) comme une demande de moins d'Europe. La tentation peut être forte, en réponse à ce risque, de "blinder" l'Europe en jetant une profusion de promesses sociales et de subventions. 

 

Jean-Sylvestre Mongrenier : Le contexte est celui du « Brexit », dont les prolongements sont encore incertains au demeurant, et d’une « crise existentielle » au sein de l’Union européenne et de ses Etats membres, selon les termes de Jean-Claude Juncker. Force est de constater que la plupart des chefs d’Etat et de gouvernement des Etats membres, ainsi que la classe politique de chacun d’entre eux, sont accaparés par les problèmes internes et ne manifestent pas un grand intérêt pour les questions européennes. Pourtant, l’état et la viabilité de ce système de coopération géopolitique conditionnent dans une large mesure la destinée de ses Etats membres. Malheureusement, certains dirigeants nationaux font prévaloir leurs intérêts politiques à court terme et cherchent à rallier le « syndicat des mécontents » en transformant « Bruxelles » en bouc-émissaire sans que l’on sache exactement à quoi renvoie le terme. Au vrai, l’existence d’institutions européennes et la nomination de personnalités politiques aux principaux postes européens se justifient de fait. Les niveaux de pouvoir sont multiples et la juxtaposition des gouvernements nationaux ne saurait constituer un ensemble européen : l’« Europe des nations » signifierait l’absence de système politique européen.

 

Quant aux déclarations des uns et des autres, il semble qu’il ne faille pas les sur-interpréter et projeter les nostalgies « gaullo-fordistes » de la France sur l’Europe. Nombre d’économies européennes, celle de la France plus particulièrement, sont affaiblies par le montant des dépenses publiques, financées dans les 30 années qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale par la force de la croissance économique, puis par la hausse des prélèvements obligatoires et par la dette publique. Le sommet de l’Union européenne ne « réinventera » pas la social-démocratie et le « deficit spending » ! Président du Conseil européen, Donald Tusk prend en compte l’ensemble de la situation politique européenne générée par le « Brexit » et il explique que l’on ne saurait faire comme si rien ne s’était passé, moins encore s’engager dans une fuite en avant. Gouverneur de la Banque centrale européenne, Mario Draghi signifie qu’il conviendrait de mettre en exergue les retombées positives de l’Euro, plus largement de l’Union européenne : il est vrai que bien souvent la stabilité de la monnaie et des prix, les bienfaits de la concurrence,  réduction des monopoles et rentes de situation, la paix également, sont considérés comme des « acquis » allant de soi, jusqu’au jour où intervient un grand bouleversement qui les remet en cause.

 

Draghi explique également que la politique monétaire accommodante qu’il pratique n’est pas omnipotente : il importe d’instaurer un autre équilibre entre politique monétaire et politique budgétaire, afin de consolider la reprise poussive de l’économie européenne. Lorsque Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, s’exprime en ce sens, peut-être a-t-il en tête l’idée d’un redéploiement des systèmes de protection sociale afin de les adapter à la réalité de la situation, très différente de l’époque à laquelle les dispositifs de redistribution ont été mis en place. Il songe également à la formation des hommes, au « capital humain ». Enfin, il a mentionné la lutte contre le « dumping fiscal », i.e. les abus de l’optimisation fiscale, un phénomène illustré par l’amende que la Commission a infligé à Apple. Les propos des uns et des autres se complètent et ils renvoient à un ensemble de débats politico-économiques en Europe et aux Etats-Unis, aussi bien sur la scène publique que dans les institutions internationales (FMI, OCDE, etc.). Il reste que tout ne peut partir du sommet. A l’intérieur de chaque Etat, des hommes politiques responsables devraient s’emparer de ces sujets et leur apporter un certain nombre de réponses. C’est la condition sine qua non pour atteindre l’opinion publique. En dernière analyse, l’Union européenne est un système intergouvernemental ; rien d’essentiel ne se décide et ne se réalise sans la mobilisation des Etats membres. 

 


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